Retour d’expérience quelques mois après (mai 2018)

2017-12-12 0790 CrozetAvec un peu de recul, à l’occasion d’une interview par la radio locale CouleursFM 97.1 et alors que diverses présentations sont à venir, quels enseignements tirés de cette expérience hors normes ?

Avec un équipage de 43 marins, nous étions donc une douzaine partis pour un peu moins de 4 semaines, au milieu d’une soixantaine de passagers au départ et plus de 80 au retour à la Réunion sur notre navire, compte tenu de ceux qui arrivent ou repartent de missions pour ces bases sans résidents permanents où nous sommes accueillis chaleureusement à chaque étape : Crozet, Kerguelen, Amsterdam.
Même privés de « réseaux sociaux », nous ne sommes pas des robinsons, nous ne souffrons pas d’isolement. Nous avons tout de même à notre disposition une messagerie limitée, mais qui nous relie à nos amis, parents et connaissance pendant la rotation et un « journal de bord » que nous sommes libres de documenter, au fur et à mesure des journées de navigation, sur le site officiel des TAAF (Terres Australes et Antarctiques Françaises).

Un pour tous, tous pour un !

Avec tous ceux qui descendent ou nous rejoignent lors de ces escales de Crozet, Kerguelen et Amsterdam, tous ces compagnons de passage, si proches et si différents, ces rencontres improbables entre ornithologues, spécialistes des truites ou des parasites des oiseaux marins, archéologues même alors que les îles Crozet ou Kerguelen n’ont été découvertes qu’en 1772, techniciens du Centre National d’Études Spatiales, responsable du service des pêches, médecins, logisticiens, personnels d’entretien, etc., et bien sûr l’équipage et ses officiers, cette bulle plutôt confortable vous fait vraiment plonger dans un inconnu désirable qui stimule tous vos sens, votre réflexion nourrie aussi de ces magnifiques endroits traversés, des oiseaux et mammifères marins qui les peuplent, des vents violents et des bourrasques qui vous secouent, etc. tout ce pittoresque qui a lui seul mérite déjà le voyage.

C’est aussi une extraordinaire expérience qui fait ressentir notre humanité, nos interdépendances mutuelles, nos solidarités nécessaires souvent oubliées, avec

  • ce ravitaillement de bases isolées, sans port ni pistes d’atterrissage, à plusieurs jours de mer de la Réunion, 4 fois l’an seulement, formidable défi logistique et de planification y compris pour ceux qui doivent anticiper plusieurs mois à l’avance et pour plusieurs mois leurs besoins (nourritures ou compléments de vêtements, matériaux d’entretien et de réparation lourde, recherche, etc.)
  • cet isolement, cette solitude et parfois cette promiscuité, pour des chercheurs et personnels en mission qui ont à compter d’abord sur eux-mêmes ensemble pour l’accomplissement de leur mission (points radio fréquents et obligatoires, suivi des équipes en déplacements, règles strictes d’éloignement des bases, contraintes de vies en toutes petites collectivités pendant 5 mois lors de l’hiver austral, là où l’on dépend le plus des uns des autres !). La sécurité même de chacun dépend ici surtout de la solidarité de tous (en particulier les secours mutuels dans un environnement très difficile : incendies, rapatriement sur base d’éventuels blessés à pied et avec brancard, médicaments et équipement pour plusieurs jours par ex., etc.)
  • les leçons de l’histoire pour les temps présent et futur : les tentatives vaines de colonisation économique de ces territoires (exploitation outrancière de la faune : baleines, éléphants de mers, langoustes, et plus récemment – 1985 !- légines ; importations de moutons, vaches en vue d’élevage, aujourd’hui éradiqués, mais aussi de rennes etc.), les naufrages et survies épiques, le vies souvent oubliées des premiers occupants du début du XIXème siècle jusqu’au milieu du XXème siècle tout de même !

Un laboratoire pour mieux comprendre climat et biodiversité.

Nous voilà immergé dans un bain de nature humide et ventée, une biodiversité limitée et fragile à l’extrême, bref un laboratoire exceptionnel pour étudier tous les mécanismes de d’invasion et de concurrence entre espèces, les processus engagés par le changement climatique, et définir des stratégies qui favorisent de nouveaux équilibres adaptés entre toutes, y compris nous-mêmes, avec :

  • ces écosystèmes exceptionnels, fragiles, habitués à se développer lentement dans des conditions extrêmes à partir de sols volcaniques ; l’impact, voire la concurrence et même l’adaptation des espèces introduites, parfois invasives (pissenlits, etc.), les rats qui peuvent se nourrir des œufs d’albatros ou de pétrels qui nichent à terre; jusqu’à ces tentatives malhabiles d’éradication ou de protection malheureuse (comme l’introduction de barrières de cyprès pour isoler le seul arbre endémique ou l’introduction du chat devenu sauvage sur Amsterdam pour tenter de contrer les rats !).
  • Un biodiversité endémique limitée à l’origine (une vingtaine d’espèces végétales tout au plus sur Crozet contre une soixantaine introduites), donc des paramètres plus faciles à observer qu’en métropole ou à La Réunion, et des évolutions plus faciles à mesurer font de ces lieux terrestres et marins protégés de vrais laboratoires pour le progrès des connaissance, pour évaluer la viabilité de nouveaux équilibres écologiques à redéfinir, pour de multiples recherches sur les mécanismes d’expansion ou de mutation des espèces, jusqu’à la lutte contre les « grippes aviaires », ici celles des grands oiseaux marins, pétrels, albatros, etc.
  • Un poste d’observation exceptionnel, une référence mondiale, pour la mesure du CO2, du CH4 et même du mercure atmosphérique et sa diffusion lente : Très précisément sur l’île d’Amsterdam, pointe Bénédicte. L’augmentation des gaz à effet de serre se mesure ici, expliquant le réchauffement climatique qui montre ses effets directs sur la faune, par ex. avec ces contraintes supplémentaires imposées aux manchots obligés de parcourir des distances qui allongent leurs semaines passées en mer pour la nourriture qu’ils doivent rapporter à leurs poussins qui jeûnent ensemble en attendant ensemble juste avant leur mue. Leurs lieux de nidification ne pourront pas migrer plus au sud puisque sans relais à travers l’océan Austral vers l’Antarctique plus froid.

Tournés vers le futur

On oublie ici la quête de racines qui vous singularisent, les prétextes à se distinguer des autres, étranges étrangers, l’homme imaginé comme créature ou comme l’aboutissement le plus parfait de l’évolution, pour ressentir cette planète vivante, ces solidarités plus que nécessaires en ces lieux déserts et isolés, le soin de notre planète pour y transmettre la vie dont nous participons, et aussi le foisonnement des idées, de recherches et des découvertes pour avancer, comprendre et apprendre collectivement. Bien sûr n’idéalisons pas une sorte de paradis terrestre : socialement et psychologiquement il faut assumer des moments difficiles ici ; géopolitiquement parlant aussi ces îles ont aussi un intérêt stratégique pour la France, même si les ambitions économiques passées ont fait place à des ambitions écologiques fortes, des tensions sont à gérer même entre des projets de recherche (coordonnée par l’IPEV) et les impératifs de protection intégrale (posés par la Réserve Naturelle), les solutions que nous pensons optimales aujourd’hui seront à réexaminer et à corriger ultérieurement, l’importance des droits de pêche (légine, langouste et thon) dans les ressources des TAAF n’en font pas le meilleur arbitre des quotas de pêche même si le Muséum d’Histoire Naturelle a son mot à dire, etc. Les perspectives apportées par la candidature de la Réserve Naturelle au patrimoine mondial de l’UNESCO et à la Liste Verte de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) dessinent également des garanties qui manquent tant au-delà de la zone d’expansion économique de notre pays là-bas.

0800 2017-12-12 0899 Crozet

 

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